header image
 

“C’est pour offrir.”

Un jeune homme timide, qui habitait une très grande ville, s’y sentait aussi souvent seul, parce que les gens qu’il voyait chaque jour lui semblaient être bien importants, en tous cas plus que lui, et parce que même les chats de l’immeuble, en passant sur son balcon, avaient l’air trop pressés pour faire attention à lui. Seuls les pigeons, et en fait seulement certains, prétendaient fuir le rebord de la fenêtre de sa cuisine, lorsqu’ils l’apercevaient, pendant qu’il préparait les pâtes au beurre qu’il aimait tant. Un jour, alors qu’il remontait les marches qui menaient à son appartement, il ramassa un lys à peine ouvert, sans doute tombé du panier d’un amoureux ou d’une ménagère. Ne pouvant se résoudre à le jeter, il lui dénicha une sorte de vase, qu’il remplit à moitié, et l’installa au milieu de son petit salon. C’est ainsi, qu’en peu de temps, le rose délicat de la fleur, la blancheur parfaite de ses extrémités, sa senteur discrète mais affirmée, lui firent réaliser que l’accomplissement de la beauté, même sous cette forme végétale, et bien plus encore réalisé avec son concours, pouvait le remplir de cette chose indéfinissable qui lui manquait tant, et qu’il ne soupçonnait absolument pas. A partir de ce moment, il se rendit chaque semaine au magasin du quartier, d’où il ramenait glaïeuls, tulipes et tournesols, bien que son choix le plus fréquent demeura les lys. Les mois passèrent ainsi et son amour pour les fleurs allait toujours grandissant, mais un détail l’ennuyait, quelque chose qui demeurait d’abord imperceptible, et qui prit ensuite une envergure considérable. Malgré les brèves paroles qu’il échangeait avec la fleuriste, une de ses questions le mettait mal à l’aise, sans qu’il sache pourquoi : «C’est pour offrir?», lançait-elle souriante, dans la fraîcheur de sa boutique colorée, elle qui avait toujours autour des mains de minuscules griffures d’épines, et les cheveux sensiblement détachés. En lui répondant par l’affirmative, ce jour-là, il comprenait maintenant que les fleurs n’était pas un plaisir égoïste, ou en tous cas qu’elles ne pouvaient le rester longtemps encore. La semaine suivante, encouragé par une infusion de menthe, il se résolut enfin à changer sa vie, et, après avoir empoigné un bouquet composé, l’avoir tendu à sa fleuriste, il lui dit que oui, que c’était bel et bien pour offrir, cette fois, et que ce bouquet, c’était pour elle, elle qu’il voyait chaque semaine depuis des mois, elle qui passait son temps au milieu des feuilles, des bulbes et au fond de tout ce qui faisait que leurs deux vies valaient finalement la peine d’être vécues, parce que cette beauté absolue qu’ils partageaient, c’était toujours la plus fragile, la plus éphémère, celle qui s’évapore si promptement et si délicatement, comme une goutte d’eau sur le bitume brûlant. Ils l’entretenirent alors autant qu’ils le purent, mais, chaque couple engendrant son malheureux et son ennuyé, le premier d’entre eux, terrorisé par la perte de l’autre, mit brusquement fin à ses jours en se tranchant les veines, à grands coups de ronces…

~ par thorkelsigurdsson sur novembre 1, 2007.

4 Réponses to ““C’est pour offrir.””

  1. Très belle prose. La dernière phrase, qui me fait pourtant sourire, me gêne pourtant… C’est de la poésie en prose, et c’est décalé de la finir en conte, je trouve…
    Ce serait un parfait prologue d’une nouvelle ou d’un roman ! Sans la chute…
    NB : Il faudra qu’un jour tu viennes voir mes fleurs. J’ai cueilli des roses ce matin, à peine écloses, pas encore brulées par le gel.

  2. C’est mieux comme ça? :)

  3. Ou alors, en se flagellant de lys tranchants.
    C’est en écoutant les variations Goldberg que j’ai pensé à me haranguer… Même si je suis très branché “concertos” en ce moment.
    Beau regard, mon ami.

  4. Ou alors, en se flagellant de lys tranchants.
    C’est en écoutant les variations Goldberg que j’ai pensé à me haranguer… Même si je suis très branché “concertos” en ce moment.
    Beau regard, mon ami.

Laisser un commentaire